Je suis comme ça
Il y a une phrase qui ferme une conversation plus vite que toutes les autres. Quatre mots, aucun ton particulier, souvent un demi-sourire en fin de course.
« Je suis comme ça. »
Après ça, il n’y a plus rien à dire. Celui qui l’entend hoche la tête et on passe à autre chose. C’est efficace, et c’est normal : on ne discute pas ce qu’une personne est.
Je l’entends beaucoup en ce moment. Autour de moi, dans des conversations où j’avais cru qu’on cherchait ensemble, et elle me fatigue plus que je ne saurais l’expliquer par son contenu. J’ai mis un moment à comprendre pourquoi. Ce n’est pas qu’elle soit fausse, c’est qu’elle m’exclut : elle m’informe qu’il n’y a rien à faire ici, que ma présence ne change rien à l’affaire, et qu’on peut passer à autre chose. Difficile de rester dans une pièce où on vient de vous dire que vous n’y servez à rien.
Remarquez qu’elle n’arrive jamais toute seule. Personne ne dit « je suis comme ça » à propos de quelque chose qui ne coûte rien, on ne l’emploie pas pour expliquer qu’on aime le café ou qu’on préfère la mer à la montagne. Elle apparaît quand quelque chose vient de coincer : un reproche, une invitation ou une question un peu trop précise. Elle vient toujours en réponse, ce qui en fait une porte qu’on ferme plutôt qu’une information qu’on donne.
Deux phrases qui sonnent pareil
Cela dit, il y a des « je suis comme ça » que je trouve très beaux. Quelqu’un qui a mis quinze ans à comprendre qu’il ne supporte pas le bruit, qui a essayé les open spaces, les bouchons d’oreilles, les horaires décalés, les casques à trois cents euros, et qui finit par dire : voilà, je suis comme ça, j’organise ma vie autrement. Ce n’est pas un renoncement, c’est une carte du territoire dessinée à la main après l’avoir parcouru. Il y en a d’autres, en revanche, qui sortent sur un sujet qu’on n’a jamais approché une seule fois, et ceux-là ne disent rien du tout. Le problème, c’est qu’ils sonnent pareil. Mêmes mots, même ton, même effet sur l’interlocuteur : la conversation s’arrête. De l’extérieur, impossible de les distinguer, et de l’intérieur, souvent pas davantage.
Ce qui les sépare n’est pas dans la phrase
Une limite constatée a un passé. Des tentatives, des ratés, des ajustements, un moment où on a compris que ça ne valait plus le coup d’insister. Elle est arrivée au bout de quelque chose. Une limite décrétée, elle, n’a rien derrière : elle est arrivée d’un coup, souvent tôt, et souvent d’ailleurs, parce que quelqu’un l’a dit de nous un jour et qu’on l’a gardé sans vérifier. D’où un repère, à prendre comme tel : est-ce que la phrase arrive au début ou à la fin ? Après avoir essayé, ou à la place d’essayer ? Ce n’est pas infaillible, il arrive qu’on sache sans avoir testé et qu’on ait raison, le corps sait des choses avant qu’on ait les mots pour les justifier. Mais entre savoir et décider, il y a une différence qu’on peut au moins aller regarder.
Le cas qui complique tout
Il y a un troisième cas, plus délicat que les deux autres. Certaines limites sont réelles, documentées, parfois nommées par un professionnel. On ne les invente pas et elles ne se dissolvent pas à force de bonne volonté. Sauf qu’une limite réelle peut servir de deux façons : elle dit contre quoi on s’organise, ou elle dit qu’il n’y a rien à organiser. Le même constat, une fois comme point de départ et une fois comme point final. Savoir précisément ce qui coince est en général le début de quelque chose, et il arrive que ce soit ce qui met fin à toute recherche. C’est la seule chose qui m’intéresse ici : pas la validité du constat, l’usage qu’on en fait après.
La phrase fabrique ses propres preuves
Et puis il y a ce qui se passe une fois la phrase posée : on arrête de collecter ce qui la contredirait. Pire, on fabrique de quoi la confirmer, et plus on est intelligent, plus on est doué à ce jeu-là. Quelqu’un qui a décidé qu’il n’est pas sociable arrive à la soirée déjà retiré, parle peu, se met en retrait, part tôt, et rentre avec une preuve de plus. La phrase a produit son propre matériau. C’est ce qui la rend si difficile à déloger : elle ne se contente pas de décrire, elle organise. Et elle change de nature en chemin. Au départ elle décrit un comportement, je n’y arrive pas, quelque chose qui s’est produit un certain nombre de fois. Quelques années plus tard c’est devenu un nom : je suis quelqu’un qui n’y arrive pas. Entre les deux, personne n’a rien décidé, il s’est simplement écoulé du temps. Et une fois le glissement fait, il est presque impossible de se rappeler qu’elle ne l’était pas au départ.
Ce qu’elle éteint
Il y a plus embêtant que le sujet lui-même. « Je suis comme ça » ne ferme pas seulement la question sur laquelle il est prononcé, il retire une catégorie entière du champ de ce qui mérite un coup d’œil. Quelqu’un qui a décidé qu’il n’est pas manuel ne se demande plus jamais s’il aimerait ça. Il ne ralentit pas devant l’atelier, il ne se dit pas « tiens ? ». La phrase ne dit pas j’ai essayé et ce n’est pas pour moi, elle dit ce n’est pas la peine de regarder. Elle éteint la question avant qu’elle ait le temps de se poser, et une question qui ne se pose pas ne laisse aucune trace : on ne se souvient pas de ne pas avoir été curieux.
Le prix est là, et il est difficile à voir, parce que ce n’est pas la chose refusée qui manque, c’est ce qu’elle aurait ouvert derrière. Les gens qu’on aurait rencontrés là, ce qu’on aurait découvert de soi en s’y frottant, la version de la vie qui partait de cet embranchement. Rien de tout ça ne se présente comme une perte, puisque c’est précisément ce qu’on n’est jamais allé voir. Le coût d’une limite constatée est connu : on sait ce qu’on a laissé, on l’a soupesé. Le coût d’une limite décrétée reste invisible, et c’est ce qui le rend cher.
Une description jamais mise à jour
« Je suis comme ça » se dit au présent, mais dans beaucoup de bouches c’est un passé composé qui a oublié de se conjuguer. Un adulte de quarante-cinq ans qui défend un trait observé chez lui à douze. Une personne qui décrit avec précision quelqu’un qu’elle n’est plus depuis longtemps, simplement parce que personne n’a mis la description à jour, elle la première. On garde la fiche telle qu’elle a été rédigée, sans se demander qui l’a rédigée ni quand, et on continue de la présenter comme un état des lieux.
Ce que la phrase protège
Ce serait facile de dire qu’elle protège la paresse ou le manque de courage. C’est parfois vrai et c’est surtout trop court. Elle protège aussi de la fatigue, parce que changer coûte et qu’il y a des périodes où l’énergie n’est pas là ; dire « je suis comme ça » est alors une manière honnête d’économiser ce qui reste. Elle protège surtout une identité. Sur certains sujets, se remettre en question ne revient pas à ajuster un comportement, ça revient à perdre un morceau de soi. Si je ne suis pas la personne discrète, la personne carrée, la personne qui ne demande rien, je suis qui ? Beaucoup de gens tiennent la phrase pour cette raison, et ce n’est pas de la lâcheté. C’est cher.
Trois façons de rouvrir la phrase
La phrase n’a pas besoin d’être démentie. Il suffit de la replacer quelque part.
« Je suis comme ça » : avec qui ?
Peu de traits résistent au changement d’entourage. Cette impatience, vous l’avez avec votre mère et pas avec vos amis. Ce silence en réunion, vous ne l’avez pas quand c’est vous qui invitez. Ce que vous preniez pour une caractéristique est souvent un comportement, le vôtre, dans un système précis, en réponse à des gens précis. Ça ne rend pas la phrase fausse, ça la rend locale, dépendante du système dans lequel elle se produit. Et une limite locale se contourne autrement qu’une limite de nature. On croit souvent qu’il y a un vrai soi quelque part et des masques par-dessus, selon les circonstances. C’est plus embêtant que ça : il n’y a pas de version nue, il n’y a que des versions situées. Celle que vous prenez pour la vraie est simplement celle que vous avez le plus pratiquée.
« Je suis comme ça » : dit par qui ?
Essayez de l’entendre dans la bouche de quelqu’un d’autre. Un ami vous dit exactement ça, mot pour mot, sur exactement ce sujet. Vous lui répondez quoi ? La plupart des gens sont infiniment plus lucides sur les autres que sur eux-mêmes. C’est une question de distance. À un mètre, on ne voit pas la forme de ce qu’on regarde.
« Je suis comme ça » : depuis quand ?
Mettez une date. Un moment précis, une situation. Beaucoup de gens n’y arrivent pas, et ce blanc est l’information. Ceux qui y arrivent découvrent souvent une scène qui a trente ans, un mot dit par quelqu’un qui n’était pas particulièrement bien placé pour le dire.
Aucune de ces trois questions ne demande de changer quoi que ce soit. Elles remettent juste la phrase en mouvement.
Cela dit, je ne demande à personne d’arrêter de dire « je suis comme ça ». La phrase est parfois la chose la plus juste qu’on ait dite de l’année, et il y a une forme de dignité à refuser de se contorsionner pour rentrer dans le moule de quelqu’un d’autre. Ce qui m’intéresse, c’est qu’elle arrête la conversation. Avec les autres, et surtout avec soi.
On peut très bien garder la phrase et rouvrir ce qu’il y a derrière. Ce n’est pas la même chose de dire je suis comme ça et de le savoir.
C'est exactement mon travail : pas vous dire qui vous devriez être, je n'en sais rien et personne ne le sait à votre place, juste déplacer l'angle jusqu'à ce que la chose devienne regardable sous un autre jour. Souvent, ce qui bloquait n'était pas le problème, c'était la position depuis laquelle on le regardait. Trente minutes, gratuit, sans suite obligatoire.