Curieux pour rien
Un enfant de cinq ans qui trouve une flaque ne se demande pas si sauter dedans est pertinent. Il saute, il regarde ce que ça fait, il recommence en changeant un truc. Plus fort. Sur un pied. En arrière pour voir. Et une dernière fois parce que la première ne comptait pas.
Personne ne lui a expliqué la méthode. Il teste, il ajuste. Et surtout: il s’éclate.
Vingt-cinq ans plus tard, la même personne contourne la flaque et rentre chez elle.
Quelque part entre les deux, être curieux a cessé d’être un jeu pour devenir une tâche. On est encore curieux, mais avec un objectif. On se renseigne. On compare quinze modèles avant d’acheter. On lit trois articles sur un sujet parce qu’il faut savoir de quoi on parle en réunion. Utile, rentable. Et complètement sans joie.
Todd Kashdan, qui étudie la curiosité depuis vingt ans, a mesuré ses différentes formes sur plusieurs milliers de personnes. Celle qui prédit le mieux le bien-être porte un nom qui fait sourire: l’exploration joyeuse. Pas la recherche anxieuse d’une info qui manque. Le plaisir brut de trouver le monde intéressant.
L’exploration joyeuse ne demande pas d’autorisation. Elle ne sert à rien. C’est exactement ce qui fait qu’elle fonctionne.
Il y a d’ailleurs un effet secondaire assez injuste. Une équipe de neuroscientifiques a montré que pendant qu’on est intrigué par quelque chose, ce qui se présente au même moment s’imprime aussi, y compris sans le moindre rapport avec ce qui nous intéressait. La curiosité déteint. Passionnez-vous pour la fabrication des cordes de piano et vous repartirez avec des choses que vous ne cherchiez pas.
Aucun enfant ne sait ça. Tous en profitent.
Le moment où la flaque devient interdite
Susan Engel, psychologue du développement, a passé plusieurs mois à observer des classes d’école primaire. Son objectif était de comparer les taux de curiosité d’une classe à l’autre: quels enfants posent des questions, quels enseignants les encouragent.
Elle n’a pas pu faire la comparaison. Il n’y avait presque pas de curiosité à mesurer, nulle part.
Ses relevés donnent une idée de la pente. En maternelle, elle compte environ deux épisodes de curiosité par tranche de deux heures. Un épisode, c’est une question posée, un regard qui s’attarde sur quelque chose, une main qui attrape un objet pour voir comment il marche. Deux fois en deux heures. En CM2, on tombe sous une fois toutes les deux heures.
À force d’attendre d’eux les bonnes réponses, on leur retire la curiosité qu’ils avaient en arrivant. Une question qui sort du programme fait perdre du temps à tout le monde. La bonne réponse rapporte des points, la bonne question n’en rapporte aucun. Au bout de quelques années, le message est passé: la flaque est hors sujet.
Le reste de la vie se contente d’entretenir la consigne.
Ce qui bloque n’est pas l’âge
Ce qui arrive aux adultes tient à une accumulation de conclusions.
On a rangé les choses. Ce collègue est comme ça. Ce genre de projet finit toujours pareil. Moi, je ne suis pas quelqu’un qui. Chaque phrase de ce type est une flaque contournée.
La plupart de ces conclusions sont raisonnables, elles viennent d’une vraie expérience. On a juste arrêté de les tester. Un enfant qui décrète que l’eau éclabousse va quand même resauter dedans pour vérifier. Un adulte qui décrète que son boulot est bouché ne vérifie rien du tout, il organise sa vie autour.
Sauf que ça ne s’éteint jamais tout à fait
Deux chercheurs, Christopher Hsee et Bowen Ruan, ont installé cinquante-quatre étudiants dans une pièce avec, sur la table, dix stylos farceurs. Certains délivrent une petite décharge électrique quand on clique dessus. On leur dit que ces stylos traînent là depuis une expérience précédente, et qu’ils peuvent les manipuler en attendant que la vraie étude commence.
Pour une partie d’entre eux, les stylos sont étiquetés par couleur: on sait lesquels piquent. Ils en cliquent trois en moyenne. Dont deux qui piquent.
Pour les autres, tous les stylos sont identiques. Impossible de savoir. Ils en cliquent cinq.
Des adultes, seuls dans une pièce, en train de s’électrocuter volontairement le doigt. Sans public et sans la moindre raison. Ceux qui savaient l’ont fait quand même, et ceux qui ne savaient pas l’ont fait davantage.
Trente ans de sérieux ne tiennent pas dix minutes face à un stylo dont on ignore ce qu’il fait.
Les chercheurs y voyaient un avertissement. On peut aussi le lire à l’envers.
La question n’a pas besoin d’être bonne
Une objection revient à ce moment-là: par où commencer, quand on tourne en rond et qu’on ne sait même pas quoi se demander.
La qualité de la question n’a aucune importance. L’enfant devant la flaque ne formule pas une hypothèse élégante. Il se demande ce qui se passe s’il saute plus fort. C’est une question idiote et elle produit un résultat immédiat.
Une question maladroite, un peu à côté, met quand même quelque chose en mouvement. Elle vous fait regarder ailleurs pendant deux secondes, et deux secondes suffisent parfois. Attendre la bonne question, c’est rester au bord en réfléchissant à la meilleure façon de sauter.
Des flaques disponibles immédiatement
Il n’y a rien à retrouver, en fait. Juste à arrêter de contourner.
Posez une question à quelqu’un dont vous croyez déjà connaître la réponse. Rentrez chez vous par un chemin que vous n’avez jamais pris, sans raison. Demandez à un proche ce qu’il a vraiment pensé d’une décision que vous avez prise il y a six mois. Commandez le plat de la carte que vous évitez depuis trois ans. Ouvrez le livre que quelqu’un vous a offert en se trompant complètement sur vos goûts. Demandez à votre collègue le plus silencieux ce qu’il ferait à votre place.
Rien à en tirer, personne à qui rendre des comptes.
Ce sont des flaques.
Parfois il ne se passe rien et vous aurez perdu quatre minutes. Parfois quelque chose bouge, et ce quelque chose n’était accessible par aucun raisonnement mené depuis votre fauteuil.
C’est pour ça que Focal Shift n’arrive pas avec des réponses, mais avec des questions vivantes. Une réponse referme la flaque. Une question donne envie de sauter dedans pour voir, et c’est ce mouvement-là qui rend une situation exploitable, même celles qu’on avait classées sans suite.
À quand remonte la dernière fois où vous avez été curieux de quelque chose qui ne vous servait à rien?
Sources
Kashdan, T. B. et al. (2018). The five-dimensional curiosity scale. Journal of Research in Personality, 73, 130-149.
Gruber, M. J., Gelman, B. D. & Ranganath, C. (2014). States of Curiosity Modulate Hippocampus-Dependent Learning via the Dopaminergic Circuit. Neuron, 84(2), 486-496.
Engel, S. (2015). The Hungry Mind: The Origins of Curiosity in Childhood. Harvard University Press.
Hsee, C. K. & Ruan, B. (2016). The Pandora Effect: The Power and Peril of Curiosity. Psychological Science, 27(5), 659-666.