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Récupérer quoi ?

Vous avez dormi vos huit heures, votre montre vous l’a confirmé au réveil. Vous êtes parti deux semaines cet été. Vous avez passé un dimanche entier sans rien faire.

Et vous êtes toujours vidé.

La conclusion qui vient d’elle-même, c’est qu’il vous en faut plus. Plus de sommeil, plus de vacances, plus de temps libre. C’est ce que tout le monde vous dira.

Coureur assis au bord d'un chemin au coucher du soleil, l'avant-bras posé sur le genou, la trace claire d'une montre absente au poignet

Trois choses qui ressemblent à de la récupération

Dormir, d’abord. La durée ne dit rien de ce qui s’est passé pendant. Il existe des nuits de huit heures après lesquelles on se lève avec exactement le même poids sur la poitrine que la veille. Le chiffre du matin rassure, il ne prouve rien.

S’arrêter, ensuite. C’est l’évidence la plus solide du lot, et c’est celle qui tiendra le moins longtemps dans cet article.

Partir, enfin. Changer d’endroit ne change pas ce que vous emportez. Beaucoup rentrent avec la même charge qu’au départ, augmentée de la fatigue du voyage et de ce qui a stagné dans la boîte mail.

Le point commun est simple. Dans les trois cas, vous avez fait la chose. Personne n’a vérifié si elle avait produit son effet.

Deux chercheuses en psychologie du travail, Sabine Sonnentag et Charlotte Fritz, sont parties de cette intuition en 2007 pour construire un instrument devenu une référence. Leur idée : ce n’est probablement pas l’activité qui permet de récupérer, mais ce qu’elle produit chez celui qui la pratique. L’un récupère en marchant, l’autre en lisant. Les activités n’ont rien à voir, le processus sous-jacent est le même. Leur étude est déclarative et transversale, et ils écrivent eux-mêmes qu’on ne peut en tirer aucune conclusion causale. Ce qui reste, et qui suffit ici : la forme ne garantit pas l’effet.

Reste à savoir quel effet, exactement. Et c’est là que le mot qu’on emploie depuis le début devient embarrassant.

Le mot qu’on n’a jamais regardé

C’est un entraîneur américain, Chris Bennett, qui m’a donné l’idée d’aller voir la définition.

Ouvrez un dictionnaire à récupérer. Vous y trouverez l’action de reprendre, de regagner, de se réapproprier ce qui avait été perdu. Le latin dit la même chose : reprendre, recouvrer.

C’est un verbe transitif. On ne récupère pas, on récupère quelque chose.

Essayez de terminer la phrase.

Je récupère… quoi ?

Premier blanc : de quoi parle-t-on

Reprendre ce qui a été perdu suppose de savoir ce qui manque. Un inventaire.

Beaucoup de gens n’ont qu’un mot pour tout le stock : fatigué. Une catégorie unique qui recouvre la fatigue du corps, la charge d’une décision non prise, l’usure d’une relation qui tire depuis des mois, l’ennui, et la lassitude d’une situation qu’on n’a pas envie de regarder.

J’ai fonctionné comme ça pendant des années, et je peux dater la fin assez précisément.

Quand j’ai commencé à courir, je courais avec une montre de sport. Allure, fréquence cardiaque, dénivelé, tout défilait au poignet. Et ces chiffres comptaient plus que ce que je ressentais. Si la montre disait que l’allure était bonne, l’allure était bonne. Si elle disait que la zone cardiaque était correcte, c’est qu’elle l’était, quoi que je sente. Ma relation à mon corps était à peu près nulle pendant ces sorties, et il ne m’est jamais venu à l’esprit que ça posait un problème. J’avais mieux que des sensations, j’avais des données.

Aujourd’hui je cours sans montre. Juste le téléphone dans la poche pour le tracé, que je regarde après.

Ce qui a pris la place des chiffres, c’est un vocabulaire. Je sens à combien mon cœur bat. Je sens la cuisse droite qui sature et qui demande que je relâche plus, et je sais que si je ne le fais pas maintenant, je le paierai dans huit kilomètres. Je distingue la jambe lourde du lendemain de séance, qui est normale et qui passe, de la lourdeur qui traîne depuis quatre jours, qui est autre chose. Rien de tout ça n’apparaissait sur l’écran. Ce n’est pas que la montre mentait, c’est qu’elle occupait la place.

Ce n’est pas vrai pour tout le monde, d’ailleurs. Certains apprennent à se connaître précisément grâce aux chiffres, et découvrent des choses qu’ils n’auraient jamais senties seuls. L’outil compte moins que ce qui se passe quand les deux ne disent pas la même chose. Qui a le dernier mot, le chiffre ou vous ?

Ce vocabulaire n’a rien de sportif. N’importe quelle pratique régulière et exigeante produit le même apprentissage. Ce qui compte, c’est qu’on ne récupère pas de la même manière d’une fatigue physique, d’une décision qu’on repousse et d’une lassitude. Appliquer du sommeil à une décision non prise n’a jamais fonctionné : elle est là au réveil, intacte.

Sans inventaire, vous conjuguez un verbe transitif sans complément et vous vous étonnez que rien ne revienne.

Le fartlek

Il m’arrive d’être fatigué avant de partir courir. Pas épuisé, fatigué. Et de sentir que si j’y vais quand même, quelque chose peut s’arranger. Ce n’est pas une intuition mystique, c’est une expérience répétée : j’y vais, et je reviens avec plus que ce que j’avais en partant. Là aussi, littéralement récupéré. Ce qui devrait me coûter de l’énergie m’en a rendu.

Il y a une forme d’entraînement suédoise qui explique ça, et qui porte un nom curieux : le fartlek, le jeu de vitesse. Le principe tient en une phrase. On accélère, on relâche, on accélère, on relâche, à l’intérieur d’une même sortie.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas l’accélération, c’est ce qui se passe entre deux.

Dans un fartlek, la force revient pendant la phase de relâchement. Pendant la course. Une cadence plus basse, la respiration qui se réinstalle, et au bout d’un moment quelque chose est redevenu disponible. Récupéré pendant l’effort, sans s’être arrêté une seconde.

Et il y a un détail qui n’en est pas un. Un fartlek n’a pas de chronomètre. On accélère jusqu’à ce panneau, jusqu’à ce virage, jusqu’à cet arbre là-bas, et on relâche jusqu’à ce que ce soit revenu. C’est le ressenti qui fixe la durée, pas un plan écrit à l’avance.

Ce qui veut dire qu’on ne peut pas le pratiquer sans la relation dont je parlais plus haut. Si vous ne sentez rien, vous ne savez pas quand repartir. Il faut quelqu’un à l’intérieur qui dise que c’est bon.

Et l’inverse se voit aussi

Prenez un enfant qui passe la journée entière à l’intérieur, sans rien faire de particulier. On se dit qu’il se repose, et c’est l’évidence même : il ne dépense rien.

Regardez-le en fin d’après-midi. L’énergie s’est effondrée. Il devient irritable, il ne trouve rien à faire, plus rien ne lui convient. Il a passé la journée à l’arrêt et il en sort avec moins qu’au matin.

Personne n’a besoin qu’on lui démontre ça. Tout le monde l’a vu.

Le fartlek montre qu’on peut récupérer en bougeant. Cette journée-là montre qu’on peut s’arrêter du matin au soir et ne rien reprendre du tout. L’équation entre repos et récupération ne tient dans aucun des deux sens.

Ce que l’enfant a perdu porte peut-être un nom. Ce n’est pas de la fatigue, et aucune sieste ne le lui rendra.

Deuxième blanc : revenir vers quoi

Regagner suppose un état antérieur qu’on cherche à retrouver. Lequel ?

Personne ne le formule, et c’est là que ça devient coûteux. Beaucoup s’épuisent à revenir vers une version d’eux-mêmes qui avait quinze ans de moins, pas d’enfants et un corps qui encaissait tout. Ils appellent ça récupérer. En réalité ils poursuivent un état de référence jamais relu depuis sa rédaction, et qui ne décrit plus personne.

La question n’est pas de savoir si vous pouvez redevenir cette personne. C’est de savoir qui a décidé que c’était elle, la référence.

Troisième blanc : où est-ce resté

Il y a des choses qui ne sont parties nulle part.

Quelqu’un dit oui. Au restaurant qu’il n’avait pas envie de faire, au week-end chez les parents, au film, à l’heure du départ. Chaque oui pris séparément est minuscule et coûte moins cher que la conversation qu’il faudrait avoir pour dire non. Et c’est vrai : il coûte moins cher, ce soir-là.

Sauf qu’aucun de ces oui ne disparaît. Ils restent, et ils s’additionnent. Au bout de quelques années, cette personne est fatiguée d’une fatigue qu’aucune nuit ne touche, et si vous lui demandez de quoi, elle ne saura pas répondre. Il ne s’est jamais rien passé de grave. Il ne s’est rien passé du tout. C’est le problème.

Ce qui a été perdu là n’est pas de l’énergie. C’est l’habitude de savoir ce qu’on aurait préféré. On ne l’a pas dit si longtemps qu’on ne se le formule plus, et le jour où quelqu’un pose la question, il n’y a plus de réponse à donner.

Aucune nuit de sommeil ne va la chercher, parce que la chose n’est pas ailleurs. Elle est en vous, à l’endroit exact où vous l’avez gardée.

Et vous remarquerez que ça ramène au premier blanc. À force de ne pas dire ce qu’on aurait préféré, on perd le vocabulaire pour le penser. Plus d’inventaire, donc plus de complément d’objet.

Trois blancs, une seule condition

Regardez ce que ces trois questions ont en commun. Elles demandent toutes quelqu’un à qui les poser, et quelqu’un qui écoute la réponse.

C’est une relation. Avec vous.

Sans elle, il reste la forme. Dormir, s’arrêter, partir. Des gestes qu’on exécute en espérant qu’ils produisent un effet dont on n’a jamais défini la nature. Et il reste les chiffres, qui sont très bons pour dire ce qui s’est passé et très mauvais pour dire ce que ça vous a fait. Ce n’est pas la fatigue qui bloque, c’est la relation que vous entretenez avec elle.

Ce que je ne vais pas faire

Je ne vais pas vous donner de protocole. Je ne suis ni médecin, ni spécialiste du sommeil, ni physiothérapeute. Si votre fatigue dure, si votre sommeil est mauvais, si votre corps envoie des signaux qui vous inquiètent, allez voir quelqu’un dont c’est le métier. C’est le seul conseil que je me permettrai.

Je ne vais pas non plus vous dire d’enlever votre montre. Elle m’a appris des choses, et ce n’est pas elle le problème.

Il y a une dernière chose que je ne ferai pas : vous dire ce que vous avez perdu. D’autres le font, avec de bonnes intentions et des listes qui sonnent juste : la paix, l’élan, la confiance. Le problème des listes toutes faites, c’est qu’elles remplissent le blanc à votre place, et qu’on peut passer des années à essayer de récupérer des choses dont on n’a jamais vérifié qu’elles étaient les siennes.

Ce que je vous encourage à faire

Poser la question, et supporter qu’elle reste ouverte un moment.

La prochaine fois que vous vous direz que vous êtes fatigué, arrêtez-vous sur le mot. Fatigué de quoi ? La réponse ne viendra probablement pas tout de suite, et c’est normal : personne ne vous l’a jamais demandée, donc elle n’a jamais eu à se construire. Le blanc lui-même est une information.

Et si quelque chose vient, ne le corrigez pas. Beaucoup de gens trouvent une réponse, la trouvent exagérée ou peu reluisante, et la remplacent par une version plus présentable. C’est à ce moment précis qu’on perd l’inventaire.

Vous cherchiez comment mieux récupérer. Quelle méthode, quelle durée, quel rythme.

Il y a une question qui vient avant.

Récupérer quoi, exactement ?

Sources

Sonnentag, S., & Fritz, C. (2007). The Recovery Experience Questionnaire: Development and Validation of a Measure for Assessing Recuperation and Unwinding From Work. Journal of Occupational Health Psychology, 12(3), 204-221.

Bennett, C. The Runs That Recover You, Coach Bennett’s Newsletter, avril 2023.


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